[Entretien] Cyril Dion : “Penser à demain”
Le succès planétaire du documentaire Demain, qu’il a réalisé avec
l’actrice Mélanie Laurent, ne lui a pas donné la grosse tête. Engagé
depuis des années en faveur d’un développement plus respectueux de
l’homme et de l’environnement, proche de Pierre Rabhi, Cyril Dion
poursuit son infatigable quête de solutions pour un monde durable… Et ne
se lasse pas d’en témoigner.

Comment,
après des études d’art dramatique, vous êtes-vous retrouvé à travailler
pour la fondation Hommes de parole, en faveur du dialogue
interreligieux ?
Les
hasards de la vie… Et surtout ma rencontre au début des années 2000
avec Alain Michel, fondateur d’ÉquiLibre, une ONG humanitaire lyonnaise,
à un moment où il se questionnait sur le sens de l’aide humanitaire. Il
pensait que c’était en amont des conflits, dans le dialogue
interculturel et interreligieux, que l’on pourrait trouver des
solutions. C’est ainsi que je me suis retrouvé coordonnateur des Congrès
mondiaux des imams et rabbins pour la paix, l’un à Bruxelles, l’autre à
Séville. Nous avons fait venir 400 leaders juifs et musulmans de
34 pays différents, en les faisant vivre ensemble pendant trois à quatre
jours… c’était rock ’n’ roll !

Pas
complètement. Juste avant de faire ça, je me suis formé à la médecine
naturelle, en réflexologie plantaire et en micro-ostéopathie. C’est le
premier moment où j’ai pris conscience que je pouvais faire quelque
chose pour être utile, aider les autres et pas seulement m’exprimer ou
m’épanouir. C’est ce qui m’a également permis de comprendre l’importance
des écosystèmes, c’est-à-dire le fait que chaque système, quel qu’il
soit, écologique, physique, économique, politique, etc., est composé
d’une infinité d’éléments reliés entre eux. Et qu’il est vain de vouloir
traiter seulement le symptôme, mais qu’il est nécessaire de comprendre
le système dans son ensemble. C’est exactement ce qu’on a tâché de
reproduire dans Demain, avec une construction en cinq grandes thématiques [l’agriculture, l’énergie, l’éducation, l’économie et la démocratie], en montrant que tout est lié. Il n’y a pas de solutions indépendantes les unes des autres.
Vous rencontrez Pierre Rabhi et, en 2007, vous créez ensemble les Colibris. En quoi consiste ce mouvement ?
Au
départ, cela s’appelait Mouvement pour la terre et l’humanisme. Au fur
et à mesure de l’avancée du projet, nous l’avons rebaptisé Colibris, en
référence à une légende amérindienne qui raconte l’histoire d’animaux
pris au milieu d’une clairière en feu. Alors que tous cherchent à fuir,
seul le colibri apporte, goutte à goutte, de quoi éteindre l’incendie.
Tous cherchent à l’en dissuader et lui assènent qu’il n’y arrivera pas. « Peut-être, répond le colibri, mais je fais ma part… »
Donc, l’idée du mouvement, c’était de créer un espace où toutes les
personnes désireuses d’apporter leur pierre à la construction d’une
société plus respectueuse des humains et de la nature puissent se
rencontrer et que ce mouvement soit une force capable de transformer les
choses. Les Colibris travaillent essentiellement sur trois axes :
d’abord, inspirer ceux qui ont envie d’agir, en relayant les solutions
déjà mises en pratique. On s’appuie pour cela, entre autres, sur la
collection « Domaine du possible », éditée chez Actes Sud. Nous voulons
aussi relier les gens, faire en sorte qu’entrepreneurs et citoyens, sur
des territoires, puissent se rassembler afin de mettre en œuvre leurs
solutions. Enfin, soutenir, c’est-à-dire faciliter la mise en action,
grâce au financement participatif, par exemple, en apportant des outils
afin de mener les projets. Aujourd’hui, le mouvement des Colibris compte
près de 300 000 personnes.
annoncer les mauvaises nouvelles ne suffit pas à réveiller les consciences
En 2012, vous décidez de tourner Demain, suite à la lecture d’une étude scientifique annonçant la disparition possible d’une partie de l’humanité d’ici à 2100…
En
effet. Mais pas sur le mode catastrophiste. Car dénoncer ou annoncer
les mauvaises nouvelles ne suffit pas à réveiller les consciences. Au
contraire, cela active dans notre cerveau des mécanismes de déni, de
fuite. Pour déclencher l’adhésion, la mobilisation, il faut montrer
un horizon désirable. Cela a été le sens de notre projet. Nous avons essayé de raconter une histoire qui fasse se dire aux gens : « c’est dans un monde comme cela que j’ai envie de vivre ». Nous sommes donc partis, avec Mélanie Laurent et une petite équipe, découvrir à quoi notre monde pourrait ressembler si nous mettions bout à bout certaines des solutions que nous connaissons déjà, dans les cinq domaines dont nous avons parlé. Les scientifiques disent qu’on a vingt ans pour réagir. Cela va nécessiter beaucoup d’énergie, d’enthousiasme. Nous voulions créer le déclic, pour que les gens aient envie de s’engager.
un horizon désirable. Cela a été le sens de notre projet. Nous avons essayé de raconter une histoire qui fasse se dire aux gens : « c’est dans un monde comme cela que j’ai envie de vivre ». Nous sommes donc partis, avec Mélanie Laurent et une petite équipe, découvrir à quoi notre monde pourrait ressembler si nous mettions bout à bout certaines des solutions que nous connaissons déjà, dans les cinq domaines dont nous avons parlé. Les scientifiques disent qu’on a vingt ans pour réagir. Cela va nécessiter beaucoup d’énergie, d’enthousiasme. Nous voulions créer le déclic, pour que les gens aient envie de s’engager.
Demain, récompensé par un César en 2016, a été vu par plus d’un million de personnes en France et à travers le monde. Quel en a été l’impact concret ?
L’engouement
et l’énergie suscités par ce film ont été extraordinaires. Nous avons
eu écho de tant de projets de gens qui, après avoir vu le film, avaient
lancé des initiatives, pour réduire les consommations d’énergie,
construire des jardins partagés ou mettre en place des monnaies locales,
que nous avons décidé d’ouvrir une extension au site internet appelée
Après Demain, qui recense toutes ces actions. Nous en sommes à plus de
700 projets ! Le film a permis de donner de l’élan à des personnes en
réflexion sur ces sujets ou déjà porteuses de projets. Il est sans doute
arrivé au bon moment.
Et auprès des politiques ? Car, là aussi, vous avez eu une audience assez incroyable…
Oui,
le film a été projeté à l’ONU, au Parlement européen, à la Cop 21, vu
par des ministres et élus de tous bords… Nous avons en revanche échoué
auprès de l’Éducation nationale à faire reconnaître ce film comme
pouvant faire partie des outils de sensibilisation possibles dans les
écoles. Malgré une pétition qui a recueilli plus de 120 000 signatures.
On nous a opposé que ce que nous abordions dans le film était le fruit
d’opinions personnelles et qu’il n’était pas en lien avec les
programmes… Et plus grave : que le chapitre sur la monnaie venait en
contradiction avec le programme ! Finalement, de nombreux profs ont pris
d’eux-mêmes l’initiative et, d’après notre distributeur, plus de
100 000 élèves ont déjà vu le film. En Belgique, la ministre bruxelloise
de l’Environnement a fait parvenir le DVD de Demain à toutes
les écoles secondaires de la capitale. J’ai aussi été invité par des
multinationales et de grandes banques dont les dirigeants et aussi les
salariés cherchent à savoir comment participer à changer les choses.
Nous
sommes arrivés à un moment si critique de notre humanité qu’il ne
s’agit plus de perdre du temps avec des visions politiciennes
Pourquoi ça ne bouge pas plus vite en France, alors que certaines des solutions sont à portée de main ?
PARCOURS
1987 Naissance à Poissy (Yvelines)
2005 Coordonne le premier Congrès mondial des imams et rabbins pour la paix, à Bruxelles.
2007 Crée le mouvement Colibris, avec Pierre Rabhi.
2010 Coproduit avec Colibris Solutions locales pour un désordre global, de Coline Serreau.
2013 Crée la collection « Domaine du possible » chez Actes Sud.
2015 Sortie du film documentaire Demain, réalisé avec Mélanie Laurent.
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Nous avons du mal à sortir d’une vision très idéologique sur un certain nombre de sujets. Prenons le livre de Céline Alvarez Les Lois naturelles de l’enfant,
qui a fait grand bruit récemment. L’auteure s’appuie sur les
neurosciences afin d’expliquer qu’un enfant n’apprend que s’il est
intéressé, s’il comprend le sens de ce qu’il va faire et si on arrive à
différencier les enseignements en fonction de sa forme d’intelligence
(il en existe une dizaine). Quand va-t-on intégrer ce que les
neurosciences nous enseignent afin de le mettre en application ? Cela
supposerait une refonte de notre système. C’est ce qu’ont fait les
Finlandais : dans les années 70, leur modèle ressemblait largement au
nôtre. Puis ils ont engagé une réforme de fond, qui a pris presque
vingt ans, et qui a pu se faire parce que les gouvernements successifs
ont accepté de la mettre en œuvre dans la durée, sans que cela soit un
enjeu partisan. Chez nous, si un gouvernement de droite lance une
réforme, un gouvernement de gauche va la détricoter. Et inversement. Sur
des sujets aussi importants, nous avons besoin d’une vision de long
terme et d’une politique qui transcende les clivages partisans. Comme en
Allemagne pour la transition énergétique ou dans les pays scandinaves.
Cela rejoint un point que nous abordons dans le film, pour dire qu’il
faut revoir notre fonctionnement démocratique. C’est dans ce sens que
nous organisons une grande campagne avec Colibris en vue de la
présidentielle, avec l’objectif de mobiliser le plus largement possible.
Nous sommes arrivés à un moment si critique de notre humanité qu’il ne
s’agit plus de perdre du temps avec des visions politiciennes. Il faut
s’unir pour porter un nouveau projet de société sur nos territoires et
politiquement.
Vous allez donc vous impliquer dans la campagne présidentielle ?
Avec
Colibris et quelques ONG oui. Cela me semble incontournable. Nous sommes
face à une situation dramatique à de nombreux égards : le dernier
rapport du WWF explique que 50 % des vertébrés ont disparu ces quarante
dernières années ; actuellement, les températures en Arctique sont de
20 °C au-dessus des normales ; l’accélération du réchauffement dépasse
les prévisions faites par les scientifiques ; parallèlement à cela, la
crise des migrants risque de s’accentuer pour des raisons économiques,
géopolitiques et climatiques, etc. Et tous ces sujets-là, si vous avez
écouté les débats par exemple de la primaire à droite, vous n’en avez
pas entendu parler. Or il est temps de regarder les choses en face et
d’agir. Pour nos pays, c’est encore relativement indolore, donc on continue d’ignorer. La disparition des espèces, quand on vit en ville, personne ne s’en aperçoit. Les conséquences sont encore assez conceptuelles dans la tête des gens, sans voir que c’est une chaîne. Notre planète est un écosystème. Si un bout de la chaîne disparaît, c’est l’ensemble qui est impacté. Alors oui, je pense qu’il est urgent de s’engager. Je pense qu’un autre monde est possible et qu’on peut y prendre part.
© Photos Emmanuelle Marchadour
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